Les jours de notre général au pouvoir sont-ils vraiment comptés ?
Les Mauritaniens ont toujours rêvé d’un État juste, développé et puissant. Jusqu’à preuve du contraire, ces aspirations demeurent aujourd’hui d’une brûlante actualité. La justice et le développement restent des objectifs auxquels nous prétendons travailler, même si, trop souvent, les discours qui les portent ne sont pas à la hauteur des actes censés les concrétiser.
Quant à la puissance, si l’on entend par là, dans le contexte mauritanien, la capacité de l’État à garantir à toutes les composantes de la nation une justice équitable, tout en affirmant sa voix et ses intérêts dans les relations internationales, force est de reconnaître, sans pour autant s’en satisfaire pleinement, que certaines étapes ont été franchies dans cette direction.
Inutile, ici, d’en dresser l’inventaire. Une chose paraît néanmoins certaine : la Mauritanie de 2011 et du début de l’année 2012 est une Mauritanie qui semble avoir appris à dire non, voire à envoyer promener ceux qui, hier encore, pouvaient prétendre lui dicter leur volonté. Est-ce une conséquence du Printemps arabe, qui a bouleversé les rapports de force dans la région, ou faut-il simplement y voir la marque d’un président qui ne semble craindre que le diable ? Peut-être un peu des deux.
Quoi qu’il en soit, chaque Mauritanien sait qu’Ould Abdel Aziz est un homme capable de frapper fort. Il sait, semble-t-il, choisir son moment et son terrain. Du moins, c’est ainsi que ses décisions peuvent être interprétées par ceux qui voient dans son style de gouvernance une volonté d’affirmation nationale.
N’est-ce pas sous son impulsion que la Mauritanie a présenté sa candidature au poste de membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies pour la période 2012-2013, une ambition diplomatique qui, selon certaines lectures de l’époque, aurait suscité des réserves chez notre voisin du nord ?
N’est-ce pas également au cours de cette période que les relations avec le Qatar ont donné lieu à des épisodes d’incompréhension et de tension, sur fond de divergences concernant la crise syrienne et le rôle d’Al Jazeera ? Certains observateurs ont interprété ces échanges comme une remise en cause de la diplomatie qatarie, au point que le séjour de l’émir du Qatar en Mauritanie aurait pris fin dans une atmosphère inhabituelle.
N’est-ce pas, enfin, le rapprochement avec Alger qui a alimenté les interrogations de certains analystes sur l’évolution des relations maroco-mauritaniennes ?
Autant de questions qui invitent à réfléchir à l’influence considérable de la personnalité d’un dirigeant sur sa manière de gouverner, de décider et de réagir. Car la politique n’est pas seulement affaire d’institutions, de programmes et de calculs : elle est aussi, dans une certaine mesure, affaire de tempérament, de convictions et de capacité à assumer les conséquences de ses choix.
Lorsqu’un dirigeant possède cette aptitude à décider et à prendre des risques, il peut imprimer une orientation particulière à la conduite des affaires publiques. Mais lorsque le courage politique se confond avec l’absence de mesure, l’audace risque de devenir une source de fragilité. Gouverner un pays exige donc davantage que la seule volonté de s’affirmer : il faut également savoir apprécier les limites de son pouvoir et les conséquences de ses actes.
Je n’ai nullement l’intention de faire l’éloge d’un homme nommé Aziz. Mais, si l’on veut analyser son action avec un minimum d’objectivité, il me paraît difficile de ne pas reconnaître que le courage dont il fait preuve, ou que ses partisans lui attribuent, peut être à la fois une source de gains et un facteur de risques pour la Mauritanie.
Aux uns d’interpréter ses décisions, à l’Histoire de les juger et à chacun d’assumer ses responsabilités. Quant à ceux qui souhaiteraient voir la Mauritanie reléguée au second plan, ils pourront toujours poursuivre leurs desseins. Mais les actes d’un dirigeant et les traces qu’il laisse dans la vie politique d’un pays ne disparaissent pas aussi facilement.
Aziz a fait des choix qui ont marqué son époque. Aziz n’a pas toujours semblé reculer devant l’adversité. Aziz a parfois donné l’image d’un homme qui préfère l’affrontement au compromis. Mais une question demeure : jusqu’où peut-on pousser cette logique sans finir par fragiliser ce que l’on prétend défendre ?
Car une bonne action est une chose ; sa pérennité en est une autre. La Mauritanie a peut-être besoin de l’énergie et de la détermination de son président, mais elle a surtout besoin que cette énergie s’inscrive dans une vision durable. Or, le risque de trop oser est de compromettre, par excès de confiance, les espoirs que l’on a soi-même contribué à faire naître.
Il est bon de savoir frapper quand les circonstances l’exigent. Mais frapper à tout moment, sur tous les fronts et sans mesurer les réactions possibles peut finir par desservir la cause que l’on défend. À force de multiplier les confrontations, on risque de donner le sentiment que l’on se préoccupe davantage de sa propre capacité à tenir tête aux autres que de l’intérêt supérieur de la nation.
L’histoire politique de la Mauritanie devrait pourtant nous inciter à la prudence. Notre pays a connu des ruptures institutionnelles dont les causes sont multiples et dont les conséquences ont durablement marqué la vie nationale. Les influences extérieures, les rivalités internes, les calculs des acteurs politiques et les fragilités institutionnelles ont, à différentes périodes, contribué à façonner ces événements. Il serait donc hasardeux de réduire les crises passées à une cause unique ou d’affirmer que les coups d’État ont systématiquement été fomentés de l’extérieur.
En ce début de l’année 2012, le contexte régional et international est particulièrement mouvant. Les relations avec le Maroc suscitent des interrogations ; celles avec le Qatar semblent traverser des moments de tension ; les rapports avec le Sénégal sont observés avec attention. À l’intérieur du pays, les rivalités politiques, les méfiances réciproques et les stratégies de positionnement entretiennent un climat où les apparences ne traduisent pas toujours les intentions réelles.
Les courants islamistes occupent également une place importante dans le débat public, tandis que les bouleversements du Printemps arabe ont placé de nombreux gouvernements face à des exigences nouvelles. Dans un tel environnement, la prudence n’est pas nécessairement un signe de faiblesse : elle peut être une condition de stabilité.
Tous ces éléments ne constituent pas, à eux seuls, la preuve d’un danger imminent. Ils forment néanmoins un ensemble de facteurs que tout dirigeant soucieux de la stabilité de son pays se doit d’examiner avec lucidité.
Et Aziz, mieux que quiconque, devrait savoir que nul n’est une île.
Aussi déterminé, habile ou chanceux que l’on puisse être, on demeure tributaire des circonstances, des rapports de force et de la volonté des autres acteurs. La politique est un espace où la supériorité d’aujourd’hui ne garantit nullement la victoire de demain. Il y aura toujours un adversaire plus patient, un contexte moins favorable ou un événement capable de bouleverser les équilibres les mieux établis.
Je ne lui apprendrai certainement pas non plus que la conservation du pouvoir, même lorsqu’elle repose sur une légitimité reconnue, relève d’un art complexe. Elle ne se réduit ni à la tactique ni à la capacité de vaincre ses adversaires. Elle suppose de construire des alliances, de préserver les institutions, de maintenir la confiance des citoyens et de savoir distinguer les affrontements nécessaires des confrontations inutiles.
On ne peut prétendre gouverner durablement un pays tout en s’isolant progressivement de son environnement politique, diplomatique et social. Pas davantage peut-on assurer la stabilité d’un État en faisant de l’affrontement permanent un principe de gouvernance.
L’une des règles élémentaires de la stratégie consiste à rechercher des alliés à la mesure des adversaires auxquels on choisit de se confronter. Plus on s’engage dans des rapports de force avec des acteurs influents, plus il devient nécessaire de consolider ses partenariats, de diversifier ses relations et de préserver des espaces de dialogue.
À défaut d’un équilibre parfait, il faut au moins éviter que la balance ne penche systématiquement en sa défaveur.
Cela ne signifie nullement qu’il faille renoncer à défendre les intérêts nationaux par crainte de déplaire. Une diplomatie digne de ce nom doit savoir dire non, défendre ses principes et assumer ses choix. Mais elle doit aussi savoir négocier, anticiper les réactions et transformer les désaccords en occasions de dialogue plutôt qu’en antagonismes durables.
Le courage politique est une qualité ; la sagesse consiste à savoir jusqu’où le pousser.
Car la véritable puissance d’un État ne se mesure pas seulement à sa capacité à tenir tête aux autres. Elle se mesure également à sa faculté de préserver sa stabilité, de garantir la justice à ses citoyens, de développer son économie et de nouer des relations extérieures qui servent durablement ses intérêts.
Au fond, la question n’est pas de savoir si Aziz doit avoir peur. Elle est plutôt de savoir si la Mauritanie peut se permettre que l’audace de son dirigeant ne soit pas constamment accompagnée de discernement, de prudence et d’une vision à long terme.
L’Histoire ne retient pas uniquement ceux qui ont osé. Elle retient aussi ceux qui ont su transformer leur audace en acquis durables.
Et c’est peut-être là, pour Aziz comme pour la Mauritanie, le véritable défi.


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