Il y a les pays. Et puis, il y a la Mauritanie.
Il y a des dirigeants animés d’une véritable verve patriotique. Et puis, il y a notre président de la République.
Prétendre que rien de remarquable n’a été accompli depuis son accession au pouvoir relèverait d’une lecture excessivement partisane de la réalité. Soutenir, à l’inverse, que tout a été fait et que le changement annoncé est devenu une réalité incontestable reviendrait à succomber aux illusions d’un enthousiasme aussi soudain que peu lucide.
Mais, quoi que l’on puisse dire, une réalité demeure : notre pays, à tous les niveaux de son organisation, a souvent été victime de son propre peuple, qu’il soit acteur de l’administration ou simple observateur de la vie publique. Nous contribuons à nos difficultés lorsque nous persistons à faire ce qu’il ne faut pas faire, lorsque nous nous rendons complices de pratiques que nous savons contraires à l’intérêt général ou lorsque nous choisissons l’indifférence face à des situations qui compromettent notre avenir collectif.
Dieu sait que ces comportements, nourris tantôt par la complicité, tantôt par l’indifférence, traversent notre société à des degrés divers.
Mais ce n’est pas là notre préoccupation du jour. C’est plutôt de notre administration qu’il sera question.
Un pays peut-il véritablement prétendre au développement lorsque son administration demeure à la traîne ?
À chacun son opinion. Mais tout observateur raisonnable conviendra qu’une administration publique constitue l’un des principaux moteurs du développement national. Elle est à l’État ce que la roue est au véhicule : un élément indispensable à son mouvement. Encore faut-il que cette roue soit en état de fonctionner, qu’elle dispose des moyens nécessaires et qu’elle soit adaptée aux exigences de la route.
Qu’en est-il donc de notre pays ?
Avant l’arrivée d’Aziz au pouvoir, notre administration ressemblait, à bien des égards, à un vaste fourre-tout, où les insuffisances organisationnelles, les pratiques contestables et les dysfonctionnements semblaient avoir pris leurs quartiers. Avec son arrivée, certaines mesures correctives d’une ampleur non négligeable ont pourtant été engagées.
Les agents ayant atteint l’âge de la retraite devaient faire valoir leurs droits. Les emplois fictifs ont fait l’objet de mesures de contrôle et de remise en ordre. Tout semblait annoncer les prémices d’une réforme susceptible de redonner à l’administration publique sa crédibilité, son efficacité et sa vocation première : servir l’État et les citoyens.
Mais, depuis, l’élan initial semble s’être essoufflé. Les promesses de changement se heurtent à des réalités qui interrogent sur la cohérence et la continuité des réformes engagées.
Depuis plus de deux mois, nous avons assisté au départ à la retraite de plus d’un millier de fonctionnaires. Au regard des conditions dans lesquelles nombre d’entre eux avaient intégré la fonction publique et de l’expérience qu’ils ont accumulée au fil des années, il est légitime de s’interroger sur les compétences qui quittent ainsi les services de l’État.
Car derrière chaque départ se pose une question essentielle : que laisse-t-on derrière soi lorsque l’expérience s’en va sans que la relève soit convenablement préparée ?
Ce que nous risquons de laisser derrière nous, c’est une administration fragilisée, contrainte de fonctionner grâce au recours croissant à des agents non permanents, tandis que des milliers de cadres mauritaniens, souvent titulaires de diplômes supérieurs, demeurent sans emploi.
Le paradoxe est saisissant. D’un côté, des services publics peinent à disposer de ressources humaines stables et suffisantes ; de l’autre, des diplômés attendent, parfois pendant des années, une occasion d’intégrer la fonction publique et de mettre leurs compétences au service de la nation.
À chacune de leurs tentatives, une réponse semble revenir comme une sentence : « Pour accéder à la fonction publique, il faut passer par l’ENA. »
Soit ! Mais quand aura lieu cette fameuse entrée à l’École nationale d’administration ? À quelle fréquence ses concours sont-ils organisés ? Et surtout, si le passage par cette institution constitue une condition indispensable d’accès à certains emplois publics, pourquoi ne pas en faire un dispositif régulier, transparent et adapté aux besoins réels de l’administration ?
Faut-il donc entreprendre de longues études, obtenir des diplômes supérieurs et acquérir des compétences pour se retrouver finalement devant une porte qui ne s’ouvre qu’à des échéances incertaines ?
À quoi sert alors la formation, si elle ne peut déboucher sur des perspectives professionnelles clairement définies ? Quelle valeur accorde-t-on aux compétences acquises, si leur mobilisation au service de l’État reste soumise à des mécanismes de recrutement dont la prévisibilité et l’accessibilité méritent d’être interrogées ?
Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause le rôle de l’ENA ni l’utilité d’une formation administrative spécialisée. Une administration moderne a besoin de fonctionnaires formés aux exigences du service public. Mais cette exigence ne devrait pas se transformer en obstacle permanent à l’intégration des compétences dont le pays a besoin.
L’enjeu est de concilier la qualité du recrutement, l’égalité des chances, la planification des besoins en personnel et la continuité des services publics.
Il est tout aussi indispensable d’organiser la transmission des connaissances entre les fonctionnaires expérimentés et les nouvelles recrues, afin que les départs à la retraite ne se traduisent pas par une perte brutale de compétences et de mémoire institutionnelle.
Car une réforme administrative ne consiste pas seulement à assainir les effectifs, à écarter les agents fictifs ou à faire partir les fonctionnaires ayant atteint l’âge légal de la retraite. Elle doit également permettre de renouveler les compétences, de préparer la relève, d'améliorer les conditions de travail et de mettre en place un système de recrutement fondé sur des critères objectifs, transparents et prévisibles.
Sans cette vision d’ensemble, les mesures d’assainissement risquent de rester inachevées, voire de produire de nouvelles difficultés que l’on aurait pu anticiper.
La Mauritanie a besoin d’une administration compétente, mais aussi d’une administration capable de se renouveler sans se désorganiser ; d’une administration qui valorise l’expérience sans fermer la porte à la jeunesse ; d’une administration qui ne se contente pas de proclamer le changement, mais qui en organise méthodiquement les conditions.
Car le véritable changement ne consiste pas seulement à écarter ce qui ne fonctionne pas : il consiste aussi à construire ce qui doit le remplacer.
Et pendant que les diplômés attendent, que les services publics cherchent leurs repères et que les réformes semblent perdre de leur souffle, le refrain du changement continue d’être entonné.
L’indéfinissable Mauritanie ! On y chante le changement tout en appuyant, parfois, sur le bouton de l’immobilisme.
Les chiens aboient, la caravane passe…
Mais jusqu’à quand la caravane du changement continuera-t-elle de passer sans que l’administration mauritanienne prenne véritablement la route du développement ?